J+63 Rien est écrit à l'avance

L’impermanence de ces courants océaniques et la soudaineté de ces remontées de la Zone Intertropicale de Convergence (ZIC) sont difficilement compatibles avec l’idée d’une traversée réglée comme une horloge suisse. Avant de partir, les rameurs s’en doutaient un peu même si ils ambitionnaient secrètement d’égaler les temps de leurs pairs lors des trois précédentes éditions en 2006, 2009 et surtout 2012. A quelques jours près, le premier à couper à ligne de cette édition 2014 mettra presque le double de jours que le vainqueur de la précédente édition, qui passait la ligne de l’Enfant Perdu après 37 jours de mer. A n’en pas douter, cette traversée aura mis le coup de grâce à toutes les certitudes et aux éventuels paradigmes qui pouvaient auréoler ce type d’aventure. Et c’est tant mieux ! Cela nous rappelle en effet notre condition d’être humain, nécessairement humble face à un élément aussi vaste et  imprévisible que l’océan. L’épopée vécue par ces 16 femmes et hommes depuis plus de deux mois à présent brise en éclats cette banalisation que les récits trop contemporains ont fini par distiller dans l’opinion, laissant croire à tort qu’il suffit d’avoir envie pour se lancer, que les vents et les courants feront le reste, qu’il ne peut en être autrement. Au milieu de nulle part, coincé entre deux hémisphères, rien est écrit à l’avance. Pas même à quelques heures du dénouement.

 

Qui mieux que ces forçats du Large hagards et amaigris vont pouvoir parler de cette confrontation aux éléments et transmettre cette mémoire du Large aux futurs générations de marins qui s’élanceront à leur tour dans l’aventure ? A quelques dizaines de milles à peine de la ligne d’arrivée, les choses restent compliquées comme si l’océan voulait jusqu’au bout signifier de manière claire à ceux qui pourraient encore en douter qu’il reste l’unique et seul maître à bord. Pourtant, c’est bien là, près des côtes de Guyane, que le courant sud-équatorial aurait dû être le plus fort et plus généreux. Ce « tapis roulant » n’en a pas vraiment l’allure et les cartes Mercator disaient vraies, les marins n’auront pas de répit pour les derniers milles, il faudra couper la ligne à l’huile de coude, demain sans doute pour Antonio de la Rosa. Avec la voix fatiguée par des heures continues d’effort intense ces derniers jours, le skipper madrilène profite des vents de Nord-Est pour redescendre vers la ligne en passant au large du Cap Orange et bientôt de Cayenne.

Rames Guyane J+63

Derrière lui, Laurent s’est dépensé sans compter pour grignoter un peu la distance qui les sépare et conforter son avance sur Olivier D au Sud et ses trois compagnons d’échappée dans son sillage. Il se souvient avec délectation des jours précédents où l’effet cumulé des remontées de la ZIC et du courant Sud-Equatorial lui ont permis de connaître des sensations qu’il avait encore jamais eues de surf à plus de 5 nœuds. Salomé, quant à elle, navigue dans une veine favorable et se montre par conséquent peu bavarde à la vacation,  souhaitant plutôt avec raison en profiter au maximum, toutes les minutes de temps et d’espace sont bonnes à prendre. Elle progresse presque à vue de Richard qui la devance de quelques milles à peine, tout comme Jean-Pierre, enthousiaste de savoir l’arrivée toute proche. Ce dernier rêve de quitter sa  « tanière de renard » et de retrouver un vrai lit, la perspective de croquer une pomme lui apparaît tel un graal et il ne supporte plus l’eau que lui offre son dessalinisateur. Il lui tarde vraiment d’en finir et guette ce moment assez net où il passera en quelques coups de rame des eaux bleues du grand Large aux eaux saumâtres des zones côtières, chargées des limons de l’Amazone et de l’Oyapoque. Derrière ce groupe, Philippe navigue entre Olivier B. au Nord et Catherine au Sud. Il se réjouit de lire sur son GPS une progression à plus de 3 nœuds sans ramer et compte bien faire durer ce plaisir en navigateur perfectionniste qu’il est, adepte des réglages les plus fins.

 

Plus au nord, les trois mousquetaires ont entamé leur descente plein Sud. Aux avants postes, Rémy peine à garder un cap au 180 et perd quelques minutes dans l’Est, le vent faible ne l’aidant que très modérément à compenser cette dérive. Il doit descendre encore d’un degré de latitude avant que l’influence de ce courant traversier puissant commence à s’estomper et qu’il puisse infléchir à nouveau son cap vers l’ouest. Derrière lui, Patrice C. (alias Mac Coy) et Olivier M. s’apprêtent à suivre la même trajectoire précaire à travers ce grand maelström. Comme Gérard il y a 3 semaines, Olivier fête aujourd’hui son anniversaire : 40 printemps. En guise de cadeau, il a reçu ce matin dans son cockpit plusieurs dizaines de poissons volants ainsi qu’un mini-espadon dont il réserve la photo à Pierre Verdu pour une expertise plus approfondie. A Dakar, il avait convié en Guyane tous ses amis pour fêter ce passage de la quarantaine, mais l’océan en a finalement décidé autrement. Olivier s’en est maintenant fait une raison mais il s’accorde malgré tout le privilège d’un repas de fête à base de tartines agrémentées de vaches qui rient et de fraises « tagada », le tout accompagné d’une succulente crème dessert, un vrai festin de capitaine au long cours ! Que ses amis se rassurent, il promet de rattraper cela dès son arrivée à terre. Pour l’heure, il reste concentré car il pense toucher le courant traversier à son tour dans la nuit.


Sur les traces de ces trois-là, porté par une houle marquée à bonne allure, Gérard Marie savoure le plaisir simple et pourtant si fort du changement de carte passant de la carte de l’Afrique à celles des Amériques. Il aurait pu le faire avant mais a préféré attendre de finir son tracé sur la carte entamée. Ainsi, il a déjà gagné plusieurs degrés sur la nouvelle, ce qui rajoute encore un peu à sa satisfaction. Utilisant le GPS en permanence, il n’en reste pas moins très attaché au relevé de ses positions sur la carte papier ; cela lui permet de mesurer concrètement sa progression. Il a appris l’imminence de l’arrivée pour plusieurs des skippers et les félicite d’ores et déjà pour la performance qu’ils ont accompli, mais pour l’heure, il reste surtout attentif à sa propre navigation afin d’optimiser son cap et de réduire le temps qui le sépare encore de la terre ferme. Lui aussi trouve chaque matin une horde d’exocets échoués dans son cockpit. Il les jette aux oiseaux qui se les disputent alors dans une bruyante ripaille, un spectacle dont il ne se lasse jamais.

 

Mathieu Morverand

 

     De retour sur terre après

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